Le Phare de la Mémoire

Go Nogé Mènè

Avec les effets de la mondialisation, la chute des frontières de l’information et de la communication, l’art a pu récupérer une grande part de ses fonctions les plus anciennes, lesquelles, sur la base d’un principe sémiotique intransigeant, permettent de réutiliser les idées et de les adapter au rythme du temps présent. La capacité thérapeutique qui renvoie à des contrées magiques et inexplicables, mais aussi à des territoires rigoureusement scientifiques pourrait bien être une de ces fonctions. L’art représente aujourd’hui un témoignage fidèle à cette optique puisque c’est seulement à travers lui qu’il nous est permis de reconnaître l’évolution de la pensée et la structure des mutations. Peut-être devrions-nous nous demander si la transformation du monde et de l’humanité précède celle de l’art ou l’inverse. Ou bien est-ce impossible parce que l’une est la conséquence de l’autre ? Ce qui est sûr, c’est qu’aujourd’hui l’art est à mi-chemin entre la figure de l’envoyé spécial le plus sagace et celle de celui qui a su reconnaître les maux du monde avec un temps d’avance sur les autres, philosophes ou politiques qu’ils soient. L’aspect transitif de l’art devient autrement dit une certitude. D’après Bertrand Russell, « le changement est scientifique alors que le progrès est éthique ». Il est certain que les changements se constituent sur des processus d’alimentation permanente : un concept comparable à celui des barrages des castors, construits de telle sorte que le courant puisse les détruire pour en ériger d’autres sur leurs restes, plus résistants. Ce principe de construction - destruction est reproduit par l’évolution de la science curative, et par extension dans tout autre processus créatif, tel que celui, implicite, qui est à l’oeuvre dans le domaine de l’art.

Il est par conséquent évident que l’art contemporain s’est doté d’une plus grande capacité de transformation et d’influence par rapport à l’art d’autres temps. Sans compter qu’il est probablement moins régionaliste et que, pour cette raison même, il tend à analyser, évaluer et suivre des processus communs, quelles que soient les origines géographiques, culturelles et historiques oubliant trop souvent la richesse de la variété, l’idiosyncrasie de chaque groupe, chaque pays ou chaque région du monde et aussi que tout cela peut conduire à un débat global. Un effort commun et multiculturel contribuerait sans doute à donner un nouvel élan au progrès et à enrichir le processus de la pensée et de la science. Acceptant cet effet, les doutes futurs ne doivent pas être recherchés dans les stratégies de communication ni davantage à la racine du problème, mais dans une finalité partagée, dans un contexte de valeurs universelles permettant de faire cohabiter toutes les pensées, toutes les histoires et toutes les vérités. En un lieu situé entre l’utopie et la tolérance. Il faudrait s’attacher à savoir, si tant est qu’ils existent, quels sont les aspects du monde actuel potentiellement valables pour toutes les sociétés, quelles que soient les traditions, quels que soient les faits historiques, économiques, sociaux, culturels ou politiques. Et à savoir aussi si l’art est en mesure d’apporter à ce débat une perspective différente et cohérente et, surtout, utile. Le spectateur du monde artistique perçoit trop souvent un manque de complicité et d’engagement personnel de l’artiste à l’égard des problèmes du monde. Mais il est vrai aussi que lorsque l’artiste se sent - excessivement - concerné par les événements, il s’expose au reproche d’opportunisme. L’art est encore capable de secouer les consciences et de déranger. C’est précisément cela qui m’émeut et qui m’intéresse. En un sens, il s’agit d’un type d’art réflexif et autobiographique qui, à partir de la mémoire et de la profondeur de la pensée et du coeur de l’artiste, se manifeste au monde extérieur avec une visée progressiste, scientifique, éthique et thérapeutique de transformation.

Curieusement, quand je pense aux artistes qui répondent à ces paramètres, la mémoire renvoie uniquement à des noms de femmes. Ana Mendieta, Frida Kahlo, Louise Bourgeois, Tracey Emin, Shirin Neshat, Marina Abramovic, Owanto… Tous synonymes de courage et d’authenticité. Owanto, qui veut dire femme en Gabonais, était le prénom de la mère d’Yvette Berger que cette dernière adopta comme nom d’artiste. Plus encore qu’un hommage ô combien justifié rendu à la mère courage, Owanto est aussi un symbole, l’étendard de quiconque décide de s’engager dans et pour le monde. Au nom duquel est revendiquée la fin de la violence de l’espèce, un rôle différent pour les femmes et qui exige un respect et une reconnaissance niés pendant des millénaires, toutes civilisations confondues.

L’oeuvre d’Owanto incarne cet esprit et la vigueur de la femme comme part centrale de la nature et dans le même temps, comme poésie perdue, l’ingénuité et l’utopie d’un rêve. Parce que à l’instar de Luther King, elle aussi a un rêve. Elle construit des images qui suscitent des doutes éternels et qui, pour cela probablement, semblent superflues et semblent appartenir à une jeunesse qui doit encore advenir. Où allons-nous ? se demande l’artiste. Un pluriel qui semble faire penser aux déclarations de bonnes intentions - ingénues -, même si Owanto fournit sans hésitations, il est vrai, des réponses claires et courageuses de dimensions universelles. Et c’est là justement que se manifeste le résultat d’une profonde réflexion intérieure, de l’évidence de certaines valeurs humaines potentiellement utiles pour construire un monde plus solidaire et meilleur.

Le regard d’Owanto sur l’Afrique de son enfance ne coïncide aucunement avec la vision du romancier voyageur du XIXe siècle ni avec celle de l’explorateur et, cela va sans dire, elle est loin de la vision esthétique des architectes rationalistes ou des peintres cubistes. Sa position rappelle l’attention au monde à partir d’une expérience vécue. Elle nous envoie un message optimiste, claire et parfaitement lisible. La vérité peut résider dans l’origine de la civilisation et c’est pourquoi la terre de sa mère, l’Afrique, a beaucoup à enseigner quant à la construction du monde. Cet apport n’est pas scientifique, ni économique, ni technique, mais esthétique, et la fusion de ces deux exigences tracera, à n’en pas douter, le chemin du progrès. Les idées, les principes et les bases qui permettent de fonder ce message d’Owanto sont aussi simples que la nature. Ce choix a des origines animistes, à rechercher dans ses propres racines et dans les couches les plus profondes de la spiritualité des ancêtres de sa mère gabonaise. Les idées de changement et de codification du monde d’aujourd’hui partent du principe qu’il n’existe pas de meilleur laboratoire de l’unité familiale et de la force des rapports qu’elle renferme pour imaginer et construire l’amour, matière première vitale et indispensable à la compréhension du monde. Et dans ce laboratoire, c’est la mère justement, la femme, qui fait figure de symbole de l’unité et du courage. La métaphore du pouvoir et de la force, et de l’espoir aussi, qu’un monde meilleur est possible si chacun de nous commence à influencer et à modifier sa propre sphère la plus intime, la famille, la tribu, sa propre société.

Le travail d’Owanto n’est pas sans lien avec les canons propres au pop art, conceptuel et minimaliste pour élaborer toute une série de symboles simples et universellement lisibles, et il ne s’agit pas de découvrir mais plutôt de rappeler au spectateur où il doit aller dans sa quête de solutions, dans sa recherche d’un point à partir duquel une société moralement affaiblie peut entamer sa guérison.

À partir de ses propres sculptures, Owanto a réalisé quelques icônes très schématisées, présentées dans des formats hautement techniques et industriels, ainsi les lanternes et la signalétique routière. Il s’agit là de ressources souvent utilisées par des artistes tels que Maurizio Cattelan, Rogelio López Cuenca, Gabriel Acuña ou Michael Pinsky.

La réflexion d’Owanto s’agence sur quelques images qui représentent le noyau familial (mère, père et fils) et un enfant qui joue, comme emblème du bonheur du monde à venir. Les signaux ont la double fonction de souligner, d’une part, les interprétations et les solutions et, d’autre part, d’orchestrer un changement de direction au niveau des règles qui commandent le monde. Comme les flambeaux ou les phares, les lanternes éclairent le chemin menant à un futur de tolérance, de solidarité, d’espoir et de bonheur.

Donc, la subversion à entendre comme liberté, un des symboles les plus revendiqués dans le monde artistique et contemporain, ne doit pas être recherchée dans la provocation mais - comme c’est le cas dans l’oeuvre d’Owanto - dans la mémoire.

Fernando Francés

Curateur de l'Exposition