Chronologie de la Mémoire

Je suis née à Paris en 1953, de père français et mère gabonaise. A l’age de six ans je suis allée vivre au Gabon, où notre maison était face à l’Océan Atlantique, et la plage était mon jardin sans limites. J’ai eu la meilleure enfance et les parents les plus aimants qu’un enfant puisse souhaiter. J’ai couru, nagé et grimpé dans les arbres avec mes frères Paul et Gilbert, et ma sœur Jeanne ; j’ai chassé, pêché et joué au foot avec les garçons du quartier. Mes frontières dépendaient uniquement de mon instinct et de la notion du bien et du mal de l’enfant. Il n’y avait ni crime ni violence, et les personnes qui m’entouraient étaient gentilles et pas du tout compliquées. Je me réveillais avec le lever du soleil, je m’endormais lorsqu’il se couchait, et je me sentais en communion avec la Nature.

En 1960, le Président Léon M’ba a rendu visite à mes parents en France et leur a parlé de la construction d’un nouvel ordre mondial. A la suite du décès de Jeanne, ma grand-mère française, mon père a accepté l’invitation du Président à venir vivre en Afrique, et nous avons déménagé à Libreville, la capitale du Gabon. C’était un moment passionnant, plein d’espoir et d’aspiration, car l’Afrique commençait à se dégager du contrôle colonial. En tant que fille d’un père humaniste et d’une mère gabonaise qui se réjouissaient de la décolonisation, j’ai été élevée avec la vision d’un monde sans limites.

Très rapidement ma grand-mère gabonaise, qui fumait la pipe, buvait du rhum et m’apprenait à danser, est devenue quelqu’un de très spécial pour moi. Elle avait un cœur et une âme pures et quoique physiquement aveugle, elle voyait plus loin que la plupart des gens. J’ai hérité d’elle le sens de l’invisible et la conscience des qualités magiques de la vie.

Pendant ces premières années, je suis allée à l’École Sainte Anne et à l’École Mixte. Mes amis m’appelaient « Café au Lait » à cause de la couleur de ma peau, ou « Mamiwata » parce que j’avais de longs cheveux frisés. J’étais profondément consciente que j’appartenais à leur monde et à un autre… simultanément.

En 1964, pendant le coup d’État contre le régime de M’ba, mon père a été blessé par les forces rebelles. Nous avons été placés immédiatement sous la protection de l’armée française et nous sommes rentrés en France en attendant la fin de la crise. De nouveau cela m’a rappelé la grande différence des cultures qui formaient mon identité, et du sens fondamental avec lequel je brouillais les limites entre les deux.

J’ai toujours adoré mon père, et chaque soir j’attendais le bruit de sa voiture pour courir à sa rencontre. On partageait le goût de la lecture, et on passait des heures à choisir et à discuter des livres. Quand il est mort, j’ai eu une sensation intense de vide, et j’ai partagé avec ma mère la violence de cette perte. Mon sens du chagrin et de la séparation était profond. Des années après, à l’école missionnaire où des religieuses s’occupaient de moi, j’ai commencé à poser des questions sur la raison de l’existence : « Qui sommes nous? » « Que sommes-nous ? » « Où allons-nous ? »

Après une année à l’école en Côte d’Ivoire, je suis retournée à Libreville, mais bientôt il a fallu que j’abandonne l’école secondaire, car l’argent manquait. A l’âge de dix-sept ans, je suis devenue la première hôtesse de l’air de Transgabon Airlines, de nos jours Air Gabon. Cela a été une entrée passionnante dans le monde du travail, car j’avais envie d’explorer la planète et rencontrer ses habitants.

L’année suivante, j’ai quitté le Gabon pour l’Angleterre, puis me suis installée à Madrid, où j’ai fait des études de philosophie à l’Institut Catholique de Paris. En même temps j’ai commencé une carrière réussie dans le monde des affaires.

Habitant à Madrid, je me suis liée d’amitié avec Fernando Higueras, artiste, architecte, musicien et poète de talent, qui allait radicalement changer le cours de ma vie. Pendant trois ans, j’ai vécu dans la communauté d’artistes et d’intellectuels qui l’entourait, dont Antonio López, Ricardo Vásquez, César Manrique et Lucio Muñoz. Au fur et à mesure que mon esprit artistique se développait, je devenais désenchantée du monde des affaires, et j’ai eu la sensation qu’une nouvelle porte s’était ouverte.

Maintenant, en 2009, j’expose mes dernières œuvres au Pavillon de la République du Gabon à la 53ème Biennale de Venise. Le commissaire est Fernando Francés, Directeur du Centre d’Art Contemporain de Málaga (CAC Málaga), et le thème de l’exposition est « Construire des mondes ». Quand j’ai dit à Fernando que je me considérais comme une conteuse d’histoires visuelles, il m’a aidé à articuler l’évolution de mon œuvre et à visualiser de façon plus claire son héritage africain. Il pouvait percevoir, sans aucun doute, le retour à ma mère et le rôle de l’Afrique dans ma vision du monde. Il a allumé le Phare de la Mémoire, et m’a guidée vers l’image de la cabane africaine dans les arbres. Tout d’un coup les pièces se sont assemblées. Les photos et les panneaux indicateurs, les lanternes et les diaporamas se sont mélangés pour raconter une histoire d’amour et de création, d’humanité et d’espoir.